Partir quand la rivière le décide : une leçon de patience au fil de l'eau
Photo: Frances Anne Hopkins, Public domain, via Wikimedia Commons
Il est 5 h 40, un samedi de juin, et rien n'indique que nous partons aujourd'hui. Pas de GPS qui clignote, pas d'heure de départ inscrite au calendrier. Il y a Martin, debout sur la berge de la Batiscan, qui regarde l'eau comme on regarde quelqu'un qu'on connaît depuis quarante ans. « Elle est d'humeur, là. On peut y aller. » C'est tout. C'est notre autorisation.
Lire l'eau comme on lit le visage d'un ami
Martin pagaye depuis sa jeunesse. Canot, rabaska, kayak : les embarcations changent, mais la méthode reste la même. Avant de descendre une rivière, il faut d'abord savoir ce qu'elle pense. Le niveau, bien sûr — on consulte les stations hydrométriques, on compare avec la semaine passée. Mais surtout les détails que personne ne remarque : la couleur du tourbillon sous le rapide, la façon dont la mousse s'accroche aux roches, le son de l'eau sur le seuil.
« Une rivière, ça parle », me dit-il en chargeant les barils dans le canot. « Le problème, c'est que la plupart des gens arrivent avec leur horaire au lieu d'arriver avec leurs oreilles. »
L'agenda contre le courant
C'est là que notre façon de voyager prend un virage. On a pris l'habitude de réserver, de planifier, de caser la descente de rivière entre deux rendez-vous. Mais une rivière n'a pas de horaire. Elle monte après trois jours de pluie, elle baisse en juillet, elle se lève la nuit quand la neige fond en amont. Partir quand l'agenda le veut, c'est parfois se mettre en danger. Partir quand la rivière le permet, c'est entrer dans une autre relation au territoire.
Alors on a repoussé le départ de deux jours. Et ces deux jours, passés au village à boire un café sur la terrasse du dépanneur, à discuter avec les riverains, sont devenus le meilleur bout du voyage. C'est là qu'on nous a parlé du seuil à éviter, du portage que « tout le monde oublie depuis que les cartes en ligne existent », du vieux monsieur qui descendait la rivière en rabaska avec son père dans les années 60.
Le rabaska, cette école de lenteur
Le lendemain, nous voilà six dans un rabaska de location, quatre pagayes dans l'eau, personne qui presse. Le rabaska, c'est l'anti-jet ski : on avance à la vitesse de la rivière, on discute, on se tait, on regarde un héron plus longtemps qu'il n'est convenu de regarder un héron.
Quelques principes glanés en chemin, pour qui voudrait voyager au fil de l'eau autrement :
- Consulter la météo ET le niveau d'eau la veille, pas trois semaines d'avance. Les rivières du Québec changent d'humeur vite.
- Partir tôt le matin, quand l'eau est calme et que les embâcles se voient mieux.
- Descendre à moins de dix heures de la même rivière plutôt que cocher cinq rivières en un été.
- Saluer les riverains. Ceux qui habitent le bord de l'eau connaissent des choses qu'aucune application ne contient.
- Emporter ses déchets, et ceux des autres, tant qu'à être passés par là.
Ce qu'on gagne à ne pas décider
Le plus troublant dans cette façon de voyager, c'est qu'on se sent moins maître du plan — et beaucoup plus présent. On n'a pas « fait » la Batiscan. On a passé du temps avec elle, quand elle était d'accord. On a appris que le tourisme de la déconnexion ne commence pas dans la forêt : il commence avant le départ, au moment où on accepte de ne pas contrôler.
Martin, lui, résume ça mieux que personne, en rangeant son canot dans la remise : « Les gens pensent que la rivière est un parcours. C'est pas un parcours. C'est quelqu'un. »
Alors la prochaine fois que vous rêvez d'une descente en canot, essayez de ne pas la réserver. Regardez les niveaux d'eau, attendez le bon moment, partez quand l'eau vous le permet. Vous verrez : la rivière est bien meilleure hôtesse que notre agenda.