Imagine le Québec Autrement All articles
Chroniques

Et si la destination, c'était le silence ? Manifeste pour un tourisme du vide

Imagine le Québec Autrement
Et si la destination, c'était le silence ? Manifeste pour un tourisme du vide

Il y a quelque chose de révélateur dans la façon dont on prépare un voyage en 2025. On épingle des repères, on sauvegarde des reels, on compile des listes de « incontournables ». Chaque kilomètre carré du Québec a été photographié, noté, commenté. Mais personne, nulle part, ne publie la carte que j'aimerais vraiment consulter : celle des zones de silence.

Vous savez, ces vallées où le cellulaire affiche « aucun service » et où, soudain, on se rend compte qu'on n'a rien à regarder d'autre que le paysage. Ces lacs des Laurentides ou du Témiscamingue où, en semaine de juin, aucune motomarine ne vient déchirer la surface. Ces villages de l'arrière-pays qui ne figurent sur aucune liste et qui, précisément pour cette raison, ont encore quelque chose à nous dire.

Le vide, une ressource en voie de disparition

On parle beaucoup de protéger la nature : les forêts anciennes, les habitats du caribou, les berges du fleuve. Tout ça est essentiel. Mais je crois qu'on oublie de nommer ce qu'on vient chercher au fond, quand on choisit l'Érable plutôt que Cancún. Ce n'est pas seulement les arbres. C'est le vide. L'absence. Le fait que rien ne nous sollicite pendant un moment.

Or ce vide disparaît plus vite qu'on ne le pense. Chaque nouveau chalet équipé du wifi satellite, chaque sentier « développé » avec sa station de recharge et son pavillon d'accueil, chaque route forestière ouvert au quad grignote un peu plus les derniers territoires où le silence tient encore. Le bruit, c'est comme le béton : ça ne recule jamais tout seul.

Apprendre à cartographier le silence

Alors voilà, j'ai commencé une méthode toute simple, que je vous propose d'essayer. Avant un séjour, au lieu de chercher quoi faire, je cherche où ne rien faire. Trois questions suffisent :

Où le signal tombe-t-il ? Les cartes de couverture cellulaire des fournisseurs sont étonnamment utiles à l'envers : ce qui est blanc, c'est de l'or. Une zone blanche au nord de Saint-Michel-des-Saints ou dans le Haut-Saint-Maurice, c'est une promesse de déconnexion.

Où n'y a-t-il pas de moteur ? Lacs sans accès routier, secteurs de parc où les embarcations à moteur sont interdites, sentiers de randonnée hors des axes des motoneiges. Le silence a un ennemi principal, et il pèse 700 kilos quand il est en marche.

Où les gens vivent-ils sans nous ? Parce que le silence, ce n'est pas seulement un décor. C'est aussi respecter les communautés qui n'ont pas demandé à devenir une destination. Un village sans aura touristique, c'est un village qui vit sa vie — et qu'on peut découvrir comme on entre dans une conversation discrète, pas comme on débarque dans un spectacle.

Le paradoxe de l'article que vous êtes en train de lire

Je vois d'ici l'objection : ne pas écrire sur ces endroits, c'est peut-être la meilleure façon de les protéger. Et vous avez raison, en partie. C'est le paradoxe de toute chronique sur la discrétion — je vous en parle, donc je le détruis un peu.

Mais je pense qu'il faut nommer le problème plutôt que le taire. Parce que si on ne défend pas le silence comme une valeur, il sera défini par défaut : il deviendra simplement « pas encore aménagé », c'est-à-dire une occasion manquée de développement. Et on sait où mène cette logique.

Le tourisme durable, tel qu'on en parle souvent, reste centré sur le lieu : y aller moins, y aller mieux, y aller autrement. J'aimerais qu'on y ajoute une dimension : la densité d'expérience. Un voyage rempli de visites, de photos et d'activités peut être écologiquement impeccable et quand même épuiser le lieu — et l'invité. Protéger le vide, c'est accepter qu'une fin de semaine réussie puisse ne « rien contenir » de montraable.

Une invitation, pas une destination

Alors je ne vous donnerai pas de liste de spots. Ce serait contraire au point. Je vous propose plutôt un exercice pour votre prochain congé : ouvrez une carte, choisissez un secteur que vous connaissez à peine, et cherchez-y le silence comme d'autres cherchent un site de plongée. Comptez les minutes où vous n'avez rien à commenter, rien à publier, rien à planifier.

Et si vous voulez aller plus loin, demandez aux gens du coin où va le monde quand il veut se taire. Au Québec, tout le monde connaît un lac, une montée, un bout de rang où le temps ralentit. Ces endroits-là ne sont pas sur Google. Ils sont dans les mémoires.

Le vrai luxe des prochaines années ne sera pas d'aller plus loin. Il sera de trouver un endroit où l'on peut enfin ne rien dire, ne rien voir d'obligatoire, ne rien prouver. Cartographions ces lieux avant qu'ils ne disparaissent — et surtout, apprenons à les laisser tranquilles une fois qu'on les a trouvés.

All Articles

Related Articles

Avant de marcher, écouter : le Québec qui s'apprend par les mots

Avant de marcher, écouter : le Québec qui s'apprend par les mots

Écrire avant d'arriver : quand le voyage commence dans une boîte postale

Écrire avant d'arriver : quand le voyage commence dans une boîte postale

Cuisiner avec des inconnus : la nouvelle façon de goûter le Québec

Cuisiner avec des inconnus : la nouvelle façon de goûter le Québec