Fermer les yeux pour mieux marcher : une journée avec un ancien garde-feu des Laurentides
Photo: mature man listening to forest quebec trail autumn, via c8.alamy.com
Il y a des matins où Marcel Bisson n'ouvre pas la porte de sa cabane avant d'avoir écouté. Pas les nouvelles à la radio. La forêt.
« Si les mésanges font les folles, il ne se passe rien. Si elles se taisent d'un coup, quelqu'un marche là », dit-il en désignant du menton le sentier qui descend vers le lac Chapleau. Quarante ans de garde-feu dans les Laurentides, ça vous apprend des choses qu'aucun guide papier ne raconte.
L'oreille avant les bottes
Marcel a accepté de nous emmener pour une marche qu'il appelle sa « randonnée à l'envers ». Le principe : on part sans destination, et on s'arrête dès que quelque chose sonne différemment.
Le premier arrêt vient après cinq minutes. Un craquement métallique dans les épinettes. « Une branche de gelée, pas un animal. Le gel chante plus haut que le bois mort. » Marcel distingue le craquement du gel, celui du vent qui plie, celui du castor qui tire une branche dans l'eau. Trois sons qui, pour nous, se ressemblent. Pour lui, ce sont trois nouvelles différentes.
Il faut le voir pour le croire : il ferme les yeux, parfois, juste pour marcher. « Le GPS vous dit où vous êtes. Il vous dit pas où vous en êtes », lance-t-il.
Ce que le vent sait avant nous
Marcel raconte l'hiver 1998, le verglas, quand il a su avant tout le monde, à l'écoute des forêts craquer dans le lointain, que quelque chose d'immense se passait. Il parle des orages qu'on sent venir par l'odeur — l'ozone qui pique le nez une demi-heure avant les nuages. Il parle du vent qui change de timbre quand il traverse un lac gelé plutôt qu'un boisé.
Ces savoirs-là, les bûcherons et les garde-feux d'autrefois les portaient dans le corps. Une génération qui a travaillé la forêt sans capteurs, sans météo sur téléphone, juste avec l'attention. Et cette attention-là, c'est peut-être la chose la plus rare qu'on puisse emporter en randonnée aujourd'hui.
Quand les organismes de conservation s'y mettent
Ce n'est pas qu'une nostalgie de vieux monsieur au grand cœur. Un peu partout au Québec, des organismes de conservation — dans les Laurentides, mais aussi sur la Côte-Nord et en Outaouais — développent des séances d'initiation en forêt inspirées de cette écoute traditionnelle. On y apprend à identifier les oiseaux au chant plutôt qu'au plumage, à repérer les traces de cervidés par le silence qu'ils créent, à sentir la différence entre une forêt mature et une jeune plantation rien qu'à la hauteur du bruit du vent dans les cimes.
Certaines de ces sorties se font carrément en silence complet, sur une heure. Ceux qui ont essayé en parlent comme d'une expérience presque vertigineuse : on réalise à quel point on marchait sans entendre.
Trois exercices pour votre prochaine sortie
Marcel nous laisse avec trois exercices simples, à essayer sur n'importe quel sentier du Québec :
Le compteur de sons. Arrêtez-vous cinq minutes et comptez les sources sonores différentes. La plupart des gens en trouvent trois ou quatre. En s'entraînant, on en dépasse facilement la dizaine.
Le nez de météo. Avant de partir, humez l'air. La pluie qui arrive a une odeur terreuse, presque sucrée. Le gel qui s'installe sent le métal froid.
Le pas de l'autre. Marchez dix minutes en vous concentrant uniquement sur le bruit de vos propres pas, puis cherchez à les rendre silencieux. C'est le meilleur moyen de comprendre comment les animaux nous entendent arriver.
Le luxe de la lenteur
On repart de la cabane de Marcel avec quelque chose qui ressemble à un vertige tranquille. La forêt qu'on croyait connaître — celle des sentiers balisés, des arrêts-photo, des kilomètres comptés — n'était qu'une version appauvrie du paysage.
C'est un peu la thèse de tout ce site : le Québec ne se mérite pas en faisant du chemin, il se mérite en faisant attention. Et l'attention, ça ne coûte rien, ça ne consomme rien, et ça ne laisse aucune trace.
Marcel, lui, dit plus simplement : « La forêt parle toujours. C'est nous qui avons arrêté d'écouter. »
Pour trouver une sortie d'écoute en forêt près de chez vous, consultez les organismes de conservation de votre région — plusieurs offrent des initiations guidées à prix symbolique, en toutes saisons.