Redonner les berges aux gens : l'été où l'on marche vers l'eau
Il y a un geste d'été que presque tous les Québécois connaissent : rouler jusqu'à « la plage », s'entasser sur un stationnement payant, déplier sa chaise entre deux parasols. Et puis il y a l'autre geste, plus ancien, presque oublié : marcher vers l'eau. Sentir le sable sous nos sandales, entendre le grésillement de la grève, arriver à la rive comme on arrive chez un ami.
C'est ce geste-là qu'on veut raviver cet été. Parce que le Québec est bordé, traversé, bosselé d'eau — et qu'une bonne partie de ces rives nous échappe sans qu'on s'en rende compte.
Le droit de s'approcher de l'eau, une question qui nous regarde
Au Québec, les lits des lacs et des cours d'eau sont publics. Mais la bande de terre entre le chemin et l'eau ? Là, ça se complique. Un chalet privé ici, une marina à l'accès filtré là, un terrain clôturé avec pancarte « propriété privée » en avant : des kilomètres de rives se sont refermés au fil des décennies, surtout près des villes et des zones touristiques.
Résultat : on a fini par croire que l'eau, ça se consomme par l'entremise d'un stationnement. Or la rive n'est pas une marchandise. Elle est un bien commun qu'il faut réapprendre à fréquenter — à pied, à vélo, en autobus, en train. Chaque grève qu'on fréquente paisiblement, chaque sentier de bord d'eau qu'on arpente, c'est une petite victoire contre l'idée que le fleuve appartient à ceux qui ont les moyens de s'enfermer devant.
Le lac Saint-Jean, côté grèves sauvages
Tout le monde connaît la véloroute des Bleuets, et c'est très bien ainsi. Mais le vrai secret du lac, ce sont ses grèves : ces immenses étendues de sable fin qui se découvrent à marée basse... enfin, au lac, c'est le niveau d'eau qui varie. Au printemps haut, en août bas, le lac change de silhouette.
Depuis le village de Péribonka, qu'on rejoint en autobus par Alma puis un court trajet en taxi collectif partagé, des sentiers mènent à des plages de sable blond sans un parasol à l'horizon. Sur la rive sud, entre Saint-Gédéon et Sainte-Monique, le cycliste qui quitte la véloroute pour une rue de gravier tombe sur des accès publics discrets, souvent signalés d'une simple affiche municipale. Apportez un sac pour rapporter vos déchets — et quelques autres tant qu'à y être.
Bas-Saint-Laurent : le fleuve à hauteur de vélo
Entre Rivière-du-Loup et Rimouski, la route 132 accapare l'attention. Mais le Parc littoral de Rivière-du-Loup, accessible en marchant depuis le centre-ville ou en autobus urbain, offre des kilomètres de berges aménagées où l'on peut s'asseoir face aux îles et aux phoques. À Kamouraska, le quai et la grève au bout de la rue principale — oui, la rue principale — donnent sur l'un des plus beaux couchers de soleil de la province, gratuitement.
Le secret du Bas-du-fleuve, c'est l'ampleur : ici, l'eau n'est pas un décor, c'est une présence. À marée basse, la batture se découvre sur des centaines de mètres. Marchez-y lentement. Regardez ce que le fleuve laisse derrière lui. C'est gratuit, c'est immense, et ça remet les idées en place.
En ville : les rives qu'on a reprises
Montréal et Québec aussi ont leurs berges réconciliées. Au parc des Rapides, à l'extrémité sud de l'arrondissement de LaSalle, on rejoint en métro jusqu'à De l'Église puis un autobus — on marche au bord d'un bouillonnement d'eau qui n'a rien à envier aux régions. Sur la rive nord, le parc-nature de l'Île-de-la-Visitation garde des plages de galets où la rivière des Prairies respire.
À Québec, la promenade Samuel-De Champlain, qu'on atteint à vélo par le corridor du chemin de la Chaudière ou en écobus depuis le Vieux-Port, transforme une ancienne friche industrielle en bord de fleuve habitable. Des chaises face au fleuve, sans ticket d'entrée. Voilà ce que ça donne, une rive qu'on rend aux citoyens.
Quelques règles simples pour fréquenter les berges
- Vérifiez l'accès public : les municipalités publient souvent la liste de leurs rampes et plages sur leur site. Un appel à l'accueil touristique local évite les mauvaises surprises.
- Respectez la bande riveraine : marcher sur la grève, oui; piétiner la végétation qui protège l'écosystème, non.
- Emportez un sac de retour : le principe du sans trace s'applique même à la journée.
- Soyez discret chez les riverains : les berges publiques sont souvent bordées de résidences. Un sourire, un bonjour, pas de musique à fond.
- Consultez les marées dans l'estuaire : la batée peut piéger les imprudents.
Une carte qui se dessine en marchant
On rêve ici d'un projet collectif : une cartographie citoyenne des berges publiques du Québec, grève par grève, accessible à pied ou à vélo. En attendant, commencez près de chez vous. Trouvez l'accès public le plus proche, même minuscule, même de galets. Allez-y une fois en bus, une fois en vélo. L'eau nous attend depuis toujours — c'est le chemin qu'il faut reconquérir.